Le lendemain matin de ma rencontre avec Victoria, je contactais Haïm Rozin. Ancien agent du Mossad, il s'était reconverti dans une agence de détective à Paris. Je lui avais assigné l'ordre d'enquêter sur l'affaire Wilde, et surtout sur l'étrange mort de Ryan. Il accepta, virant sur son compte bancaire, un acompte de cinquante mille Euros. Les recherches de Haïm Rozin ont représenté une charge totale de cent vingt mille Euros, sans les frais. Haïm Rozin deviendra ainsi l'homme par qui je confierai la sécurité de mes activités. Il deviendra mon meilleur ami comme Aaron, comme Albert, comme Marc. Les piliers de l’Empire. Je ne peux parler en détail de cet homme, secret professionnel oblige. Tout ce que je peux dire, que je pourrais en dire, c’est qu’avec lui, je savais qui était mes ennemis, et surtout qui était mes amis. Plus d’une fois, il m’a sorti des plus grandes embûches que l’on m’avait tendues. Comme quoi, il suffit d’avoir un grand service du renseignement, comme un Etat, pour perdurer dans ce métier. C’est tout ce que j’ai à dire sur le sujet, et déjà, je crois que j’en ai trop dit.
*
Marc Robin, que j'avais oublié, mais que je rencontrais, ce quinze mars, place Beauvau, dans un café, revint dans ma vie au moment où j’allais prendre la plus délicate des décisions. Il commençait à faire beau dans le ciel quand je croisai son regard. Après avoir descendu les Champs-Élysées depuis l’Etoile, mes yeux croisèrent les rayons du soleil, et aussi ceux de Marc Robin, qui m’attendait sur la terrasse d’un café. Après plusieurs minutes, je me rendis compte que Marc Robin n’était plus le même homme. Mon ami était mal au point depuis notre dernière rencontre en octobre dernier. Les cheveux décoiffés, mal rasé, fatigué, il semblait absent, perdu. Le visage triste, sa voix était plus douce que d’habitude.
- Alors Jacques, comment vas-tu ? demanda-t-il.
Il était seul. Il vivait comme un vieux loup.
- Ça va bien. Mais toi…. Qu'est-ce qui t'arrives ? Je ne te reconnais pas.
- C'est bien simple. Albert ne t'a pas expliqué ! s’exclama-t-il.
- Non, ai-je répondu, sur un ton innocent.
- Tu sais que, quand je t'ai rencontré pour la première fois, je travaillais comme enseignant dans une université publique. Pourtant, il y a déjà un an, j'ai voulu changer, je suis entré dans le privé. On a de meilleures de salaires, surtout des locaux plus soignés que dans le public, des horaires plus souples ce qui me permit de gérer l'entreprise de communication que j'avais crée. C'est en fait une association, mais mes élèves m'appellent le "Patron" ou le "Boss". Eh bien, voilà ! Cette université privée, l'Ecole Supérieure d'Economie et de Gestion, a décidé de me licencier en début de ce mois. J'ai quarante-cinq ans, je ne peux pas retourner dans le public. J'ai tout perdu. Ses salauds n'ont même pas payé mes cotisations sociales, je ne peux pas toucher l'ASSEDIC. Je suis à la rue. A la fin du mois, je quitte mon appartement, un F-5 en location, je ne peux plus la payer, je vais liquider l’association. Heureusement que Nathalie me soutient.
- Ecoute, ce n'est pas grave, ai-je répliqué, en le prenant dans mes bras. Je suis là, Albert est là, nous sommes tes amis. Viens à la maison, prend quinze jours de vacances, refais-toi une santé, voilà cent Euros, prends-les, demandes-moi ce que tu veux, j'essaierai de l'avoir.
- Merci Jacques, déclina-t-il. Mais je ne peux pas…
J’insistais, et finalement, il saisit le billet de banque, la main tremblante, d’une main détournée aussi….
- Comment puis-je te remercier ?
- C'est bien simple, travaille avec moi. Tu n'as rien à perdre. Tu avais de bonnes raisons de refuser, il y a deux ans, mais aujourd'hui, j'ai besoin de toi. La Compagnie de France recherche un manager, un homme d'expérience, un homme de confiance. Alors, rejoins-moi. Même si j'escomptais de te demander de venir que seulement dans quelques mois, viens me donner un coup de main, maintenant, ai-je ajouté, en insistant fermement sur le maintenant.
- Pourquoi pas ? dit-il, en se parlant à lui-même, la voix basse, le regard ailleurs.
Marc Robin hésita, réfléchit, reprit son souffle. Ses mains s'appuyaient sur le rebord de la table, il regarda autour de lui, puis, il se décida.
- Quand je commence ?
- Après tes vacances, Marc.
J’étais tellement heureux d'aider un ami, j’étais heureux de donner un emploi à un chômeur, j’étais heureux de créer un emploi. Je suis comme cela, je suis un patron social. Dans toutes les entreprises où j'avais des participations, mon premier devoir est de m'occuper, après avoir élaboré des stratégies de développement, un devoir social de l'employeur, qui était justement de s'occuper des conditions de travail des salariés, mais aussi vers une plus juste répartition des salaires et des métiers entre les employés, pour qu'une plus faible injustice sociale existe, si ce n'est que celle du travail lui-même. Ce fut ainsi que Marc Robin a prit en main la direction de la Compagnie de France. En fait, il venait au bon moment. Pendant qu'il s'occupait de prospecter et d'accroître l'entreprise, pendant que Hector Marchal rachetait des titres "Banque National Suisse", pendant que Haïm Rozin enquêtait sur "Wilde Industrie", pendant qu'Aaron Cohen voyageait à travers le monde pour que la Compagnie d'Israël se développe, pendant que Victoria Amar et moi avions repris une vie commune, le second livre de la trilogie sortait aux "Editions Marcellin". Durant le mois de mars et avril, la campagne de promotion se répéta, comme en novembre dernier. Le printemps s’annonçait. Un autre succès que le premier tome était en route.
*
Ce ne fut que le six juin suivant que je rencontrais de nouveau Aaron Cohen en Israël, sur la base de «Névé Shalom» pour le lancement de la première fusée israélienne, qui se posait sur la Lune, deux jours plus tard. C'était un succès tout relatif car nous n'avons jamais revu la fusée revenir sur la terre. Erreur technique, mauvais sort, que sais-je encore ? Mais Israël, et la Compagnie Générale Spatiale, avait commencé la conquête de l'espace.
Je rentrais en France le quinze juin confiant dans l'avenir. Après deux semaines de vacances. Les affaires reprenaient de plus belle. Nous étions Marchal et moi-même dans la salle des opérations d'achats et de ventes de titres boursiers de la société de courtage. Hector Marchal discutait avec plusieurs individus en même temps. Quant à moi, je regardais cette fourmilière d'hommes et de femmes, qui s’agitaient dans tous les sens, les téléphones qui étaient branchés sur le monde entier, sonnaient, les télécopies imprimaient des kilomètres de papiers, sur lesquelles étaient inscrites des listes de numéros, de chiffres, de noms atypiques.
- Monsieur Nabbes, c'est fait, nous avons passé l'ordre pour l'achat de cinq cents titres de la Banque National Suisse. Vous serez alors, si tout ce passe bien, le vingt juin prochain le propriétaire majoritaire de la Banque National Suisse. Même si deux cents entreprises ont racheté le capital de la banque, vous êtes, par l’acte de Trust, le représentant principal de la "Holding", le premier actionnaire de la banque Suisse. Bravo, et félicitations, monsieur Nabbes.
- Merci beaucoup, monsieur Marchal, ai-je répondu. Je vous ai préparé votre commission par ce chèque de cinquante-trois mille Euros. Mais une question, est-ce que monsieur Laforêt est-il au courant ?
- Bon, je vais vous expliquer. Quand nous avons passé l'ordre d'achat, il y a obligation de la part de la Commission Bancaire Suisse de prévenir les principaux dirigeants du changement de propriétaire. Aussi, monsieur Laforêt sera informé du changement de propriétaire de la banque par la Commission. On ne peut faire autrement.
- Bien, qu'importe ! Merci monsieur Marchal. Bon, je vous remercie beaucoup par votre travail, du bon travail. A bientôt.
Quand je sortis de la pièce, jamais je n'ai été aussi heureux, j’allais devenir propriétaire d'une banque suisse.
*
Le vingt juin, un taxi me déposa à l'entrée du siège social de la Banque National Suisse. Je payais la course au chauffeur, puis je sortis du véhicule, levant les yeux vers le ciel, un ciel sans un seul nuage à l'horizon. A dix heures trente, le soleil frappait assez fort. J'entrais dans le bâtiment. Je demandais à l'hôtesse d'accueil, puis à la secrétaire de monsieur Laforêt, de rencontrer son chef. Il a suffit de quatre minutes et six secondes avant que je n’entra dans le bureau de Laforêt, qui, en tant que Directeur du conseil d'administration, se tenait droit. Il m'attendait, me salua d’un serrement de main ferme, le visage pâle, puis me remit son mandat de Président, par un acte officiel.
Immédiatement, le premier conseil avait été réuni le jour même. Dans la salle se trouvaient douze administrateurs de la banque, dont Laforêt et bien entendu, John Wilde, qui me reconnut, dès que je pris la parole. Ce premier contact avec la banque, avec les membres du conseil, avec ses dirigeants, se déroula le meilleur du monde. La commission bancaire de Suisse avait accepté le fait qu'un actionnaire étranger contrôle une banque suisse, étant donné que Marc Robin et Aaron Cohen avaient poursuivit, durant tout le dernier week-end, une discussion à bâton rompu avec le gouvernement suisse. Un accord s'était dessiné, le lundi matin, vers quatre heures trente. Je devins le propriétaire de la banque en accord avec le gouvernement fédéral suisse qui m'autorisa à devenir l'actionnaire majoritaire de la Banque. Mais je gardais le contrôle de la banque en échange d'être le représentant du gouvernement suisse, et de la perception d'une commission par le Ministre de l’économie, qui était transféré dans le budget fédéral d'au moins vingt millions d’Euros suisses par mois. La transparence est la chose que j'aime le plus, les règles sont claires, nettes, propres. Mais elle a un prix. Bien entendu, Laforêt n’était plus le président du conseil, je proposais à Wilde de vendre sa participation de la Banque. Ce qu'il refusa, bien entendu. Mais pas pour longtemps.
Ce fut aussi la première fois qu’Aaron Cohen et Marc Robin travaillaient ensemble. Ce fut aussi le début d'une coopération illimitée des deux hommes qui apportaient au groupe de la Compagnie du Monde, composante de deux "holdings", la Compagnie de France, et de la Compagnie d'Israël, les moyens de devenir une des premières multinationales du monde. Pendant le mois de juillet, alors que je m'occupais de la promotion du dernier et troisième livre de la Trilogie, les deux hommes consolidaient les deux entreprises. Un conseil exceptionnel se réunit à Paris au cours duquel il fut décidé un regroupement des structures, un arrêté comptable, et la mise en route d'une procédure d’une stratégie de croissance mondiale. Tous les actionnaires du groupe seront, ainsi que les gérants de toutes les entreprises afférents aux deux holdings, actionnaires et membres du conseil d'administration et de surveillance.
La Compagnie du Monde était une pyramide de sociétés, qui avait pour vocation non seulement une base d’entraide en cas de problème financier, mais aussi par des prêts à taux réduit par la Banque National Suisse, les moyens de se développer, et surtout une synergie des activités avec pour objectif le rendement le plus élevé possible. La Compagnie du Monde se développa durant les six derniers mois de l'année : cinq cent trente entreprises, deux cent mille personnes, un chiffre d'affaires de dix milliards de dollars par an, et un bénéfice net de vingt millions de Dollars, par mois. Le seul changement notable était que les investissements ne seront plus décidés par moi, mais par une contribution de chaque actionnaire, la synthèse organisée par Marc Robin et Aaron Cohen. Du premier septembre au vingt-huit décembre, je m’occupais avec Marc, avec Aaron, de consolider la Compagnie du Monde. Je laissais l'écriture de côté, je laissais aussi Wilde, qui restait un actionnaire minoritaire au sein du conseil de la Banque National Suisse. Haïm Rozin continua son enquête pendant plusieurs mois jusqu'à ma rencontre du vingt mars de l'année suivante.
La dernière étape de ma vengeance pouvait alors commencer. Un an et demi après mon acquisition de la banque suisse, bien entendu.
*
Je me trouvais dans mon bureau de la Compagnie de France, quand Haïm Rozin arriva tard cette nuit-là, bien après la fermeture des bureaux, vers vingt-deux heures. L’homme portait une tenue sombre. Ses yeux étaient très clairs. Ils éclairaient son visage.
- Voilà, j'ai terminé ce que tu m'as demandé, Jacques, dit-il, d’une voix douce, en prenant place devant moi. Dans cette pochette, tu trouveras tous les documents sur mon enquête sur "Wilde industrie". Il y a deux pochettes : l'une concerne l'affaire japonaise, la seconde la mort de Ryan.
- Explique-moi un peu ? J'ai peu de temps.
- C'est bien simple. "Wilde Industrie" a passé un contrat avec un groupe japonais d'armement militaire. Wilde devait fournir des cellules nucléaires que devaient récupérer les Japonais. Problème, avant de vendre des cellules nucléaires, Wilde devait en informer la commission de la Défense du Sénat américain. Il ne l'a pas fait.
- Que s'est-il passé ?
- Rien, sauf que l'ingénieur Ryan travaillait pour les services secrets américains. Ceux-ci ont appris par Ryan, que Wilde allait fournir au Japon de quoi construire une bombe atomique. Bien entendu, le gouvernement fut mis au courant. Wilde a dû s'expliquer avec le Président lui-même. Problème aussi. C'est que Wilde avait un besoin urgent d'argent frais pour investir dans le rachat d'un concurrent, sur le marché de la distribution d'eau.
- La distribution d'eau, mais quelle entreprise ?
- La Distribution Compagny, Jacques.
- Bien, très bien, ai-je noté.
- Wilde ne pouvant plus racheter, ne pouvant plus vendre, s'est vengé sur Ryan. C’est fou, ce type. Il y a dix ans, il a tué dans une rue de Mexico un gamin. Il a en lui une rage qu’il ne maîtrise pas. Pour Ryan, qui a été tué par les gorilles d'une société de sécurité, en contrat avec "Wilde Industrie", Wilde n’a pas agit directement, mais il a décidé de son arrêt de mort. Tu trouveras toutes les preuves que j’avance, dans la pochette, qu’il me montra des yeux.
- Bien. Une question. Où en est du rachat de la "Distribution Compagny" ?
- Aux dernières nouvelles, Wilde n'a pu racheter l'entreprise. Mais cela ne saurait tarder.
- Merci beaucoup Haïm.
- De rien.
Haïm Rozin quitta le bureau comme il était venu. Comme d'habitude, incognito, discrètement.
*
Quand je le quittais, il s'écoulera huit mois avant que l'opération "América" soit mis en route, c'est-à-dire que je devienne le Président de la "Wilde Industrie", groupe international qui sera rattaché à la Compagnie d’Amérique, et prenne de l'envergure.
Huit mois pendant lesquels je parcourus en compagnie d'Aaron, de Marc, le vaste monde. La Compagnie du Monde fut ainsi stabilisée, sa base financière consolidée, sa croissance interne et externe ne pouvait pas être remis en cause, du fait de mon départ de la Direction. Chaque fois qu'une nouvelle prise de participation, minoritaire ou majoritaire a été opérée, chaque fois que les "Holdings" comme Compagnie de France, Compagnie d'Israël, Compagnie de Suisse, rachetaient des parts sociales, des titres de participations, des actions d'une société, qu'elle soit en bon état, ou avant le dépôt de bilan, il nous faudra un temps nécessaire à l'intégrer au Groupe. Marc Robin ou Aaron Cohen avait établi au préalable une étude technique, un protocole d’absorption, qui permettait de redresser l'entreprise, et de lui donner un nouveau souffle, avant chaque opération d'achat. Puis, Marc Robin étudiait les moyens de la rendre plus dynamique, Aaron Cohen agissait de façon à ce qu'elle rapporte de l'argent, dans un minium de temps.
Huit mois pendant lesquels je me rendis de Pékin à Séoul, d'Hong Kong à Bombay, du Cap à Dakar, d'Agadir à Alger, de Bogota à Buenos Aires, de Montevideo à Sao Paulo. Mais aussi, grâce aux multiples contacts d'Aaron Cohen, d'Albert Marcellin, et de Marc Robin, de Victoria Amar aussi, que j’emmenais parfois, lors de ces déplacements. Je ne voyageais presque jamais en Amérique du Nord, qui restait à part du champ d'investissement de la Compagnie du Monde.
En ce qui concernait l'Europe, je m'appuyais sur une ligne de conduite simple : le développement annuel du plan d'investissement définis par Marc Robin, qui s'occupait de la zone européenne. C'est-à-dire, que nous investissons que dans la pierre, des biens financiers et monétaires. Sauf en ce qui concerne la société de distribution de l'eau et de services français, qui fut mon unique achat de type industriel en France ; elle ne faisait pas partie de la Compagnie de France, mais elle appartenait à mon patrimoine privé français. Quant à la Zone Amérique, la Compagnie de Suisse s'occupa de gérer les biens américains, en attendant de les rattacher à la Compagnie du Monde. J'avais nommé au poste de "Directeur des Actions Extérieures", un ami de Marc Robin. Il s’occupait très bien de tout cela. Je suis un parfait inconnu du monde des affaires dans ces deux zones économique. Même si ma popularité dans le domaine des arts devenait de plus en plus impressionnante. Il me restait le reste du monde pour me faire connaître.
*
Ce n'est que sept mois au moins après ma rencontre avec Haïm Rozin, que j’engageais un premier rachat aux Etats-Unis. La cible était la "Distribution Compagny" de Houston, alors que John Wilde était arrivé à en devenir l'actionnaire principal depuis deux mois seulement. Cette opération démarra au moment, où la Compagnie du Monde engrangea ses premiers bénéfices. C'est vrai que le neuf juillet, je touchais un dividende de trente-trois millions d’Euros, suite à un arrêté comptable de Marc, de la Compagnie de Suisse. Vingt-cinq pour cent furent virés sur la Compagnie du Monde, le reste servit à racheter onze mille actions pour détenir trente-quatre pour cent du capital de la société de distribution de l'eau américaine. Mais cela ne suffisait pas, l'opération "América" continua. Pour devenir l'actionnaire majoritaire, il me fallait racheter ou m'unir à ceux qui possédaient au moins vingt pour cent de la société "Distribution Compagny". Aussi, l'idée germa, au terme d'un voyage en Israël, au cours duquel je liais contact avec un nouvel ami : un des actionnaires de cette société de distribution d'eau américaine connaissait Avner Shamir, que je rencontrais le quinze juillet, à Boston. Il me proposa, lors de cet entretien, une union pour créer une alliance contre Wilde, actionnaire principal de la société. Cette union se fondait, avant tout, par un prêt gratuit de mon futur associé dans le rachat d'une entreprise de traitement de déchets en France, qui m'appartenait, et surtout, la vente, à titre gratuit, de la Société Nationale de Commerce, filiale de la Banque National Suisse. J'obtiens l'accord du gouvernement suisse le dix-huit juillet qui accepta à la condition que mon ami, ou associé, versa une contribution de deux pour cent sur les bénéfices, en plus de l'impôt sur les Sociétés, au budget fédéral suisse. Il accepta.
Le vingt-six août, lors du conseil extraordinaire du comité des administrateurs, je fus nommé Président Directeur Général de la " Distribution Compagny" par un coup d’Etat. John Wilde n'était plus le patron : il me regarda avec une haine impossible à définir dans les yeux. Pour la première fois de ma vie, jamais je n’avais été aussi heureux, car j'avais pris une revanche sur l'affaire d'Idéaland. Cela avait été d’une facilité renversante. Ce n’est pas tout. Le quatre septembre, je contactais Victoria Amar, depuis Houston. La cerise sur le gâteau attendait Wilde.
- Victoria, c'est Jacques.
- Comment vas-tu, tu appelles loin, je t'entends mal ?
- Normal, je suis à Houston.
- Comment est-ce là-bas ?
- A part des grands gratte-ciel, un ciel bleu magnifique, il n'y a rien de spécial. Bon, passons aux choses sérieuses. La communication téléphonique coûte cher.
- Qu'est-ce que tu veux ?
- C'est au sujet de l'article que je t'ai "interdit" de publier, tu t’en souviens. Est-ce qu'il possible de le sortir à présent ?
- C'est-à-dire qu'aujourd'hui tu es prêt à l'édition, à la diffusion des informations, que je possède sur "Wilde Industrie", c'est cela, Jacques ?
- Et bien plus, j’ai des documents, que je t’ai adressés à ton journal, par ta messagerie mail.
- Quels genres informations ? posa-t-elle, d’une voix ferme.
- Tu le verras, le scoop de l’année… ai-je soufflé.
- Bon, j’ai compris, tu as lancé les chiens….
- Il faut sortir au plus vite l’article. Est-ce que tu peux t’en occuper ?
- Bon, je m'en occupe, Jacques. Quand rentres-tu à Paris ?
- Je finis quelques bricoles ici et je suis de retour vendredi prochain à Paris, sept heures trente par le vol de New York. Bien, merci beaucoup Victoria pour ce que tu fais pour moi.
- De rien. Je te l'ai promis.
Je raccrochais le combiné du téléphone le premier, je passais la soirée en compagnie de mes associés américains. L'achat de "Distribution Compagny" ne fut pas le seul investissement sur le continent nord-américain. La Compagnie d’Amérique, rattachée à la Compagnie du Monde, fut crée le premier octobre. Le trente novembre, la Compagnie d'Amérique comprenait déjà huit sociétés à participation majoritaire, et le double mais en participation minoritaire. Le développement, aux Etats-Unis même, de la Compagnie d'Amérique, fut confié à un cousin de mon père, Walter Kennedy. Au bout de trois ans, la firme deviendra une multinationale américaine, pesant un chiffre d'affaires de quatre milliards de Dollars par an, et qui représenta une ligne financière de quatre cents millions de Dollars par an.
Quand je rentrai le vendredi sept septembre, je découvris à la lecture, dans "Le Monde", paru depuis la vieille, l'article de Victoria. A travers le sourire que j’émis à la lecture de l’article, la bataille d'Amérique démarra. L'article, qui avait paru dans le monde, fut reproduit dans plusieurs quotidiens parisiens, une dizaine de journaux régionaux, l’information s’était propagée auprès de la presse radio et télévisuelle mondiale. L'information selon laquelle "Wilde Industrie", et son Président Directeur Général, avait trompé dans une drôle d’affaires de vente de produit nucléaire, interdite par le Ministère de la Défense américaine à une entreprise japonaise, devenait explosive. La presse européenne reprit l'information. Et, bien entendu, les médias américains, d'abord "C.N.N.", puis Fox News, en second lieu, qui révélèrent l'information au public américain. Le gouvernement américain dû mener une enquête rapide, les journalistes en firent autant de même. En moins de quatre à cinq jours, le Sénat américain vota une loi pour la création d'une commission d’enquête sur les activités de la "Wilde Industrie". Et, après la pression gouvernementale, la pression médiatique déboucha au jour fatal du neuf octobre.
Ce jour-là, Wilde, par son agent de change de Paris, me fit savoir qu'il était prêt à me rencontrer. Le lendemain, soit le dix octobre, je me retrouvais dans un grand hôtel de Londres. Dans la salle, qui donnait sur la terrasse, à ma droite se trouvait Aaron Cohen, à ma gauche, Marc Robin, et en face de moi, John Wilde, le visage pâle, triste, morne, méconnaissable. La chambre était lugubre, mais je rayonnais de plaisir. Car j’allais donner une leçon de finance à Wilde, cette fois. Il me demanda si j’étais toujours d'accord pour racheter ses actions dans la Banque National Suisse. Je lui proposai qu'en l'échange du rachat de ces actions, j'achète vingt-cinq pour cent de la "Wilde industrie". Il refusa. La discussion continua un temps, mais n’aboutit pas.
La pression continua. Le FBI conclut dans le document transmit au Président des Etats-Unis que "les conclusions des recherches, concordant avec l'article de Victoria Amar, journaliste française, témoigne que "Wilde Industrie" a passé un contrat de vente de produit nucléaire, classé secret-défense, par la Défense à une puissance étrangère, par l'intermédiaire d'une entreprise américaine". Le Sénat, par une commission spéciale, précisa que " John Wilde était le seul responsable. C'est lui-même qui avait accepté le montage financier pour la vente de produits nucléaire, sans l'accord du gouvernement des Etats-Unis, lui-même qui avait servi d'intermédiaire lors de la négociation avec les Japonais".
John Wilde, bien entendu, démissionna le six décembre de son poste de Président Directeur Général. Entre-temps, je rachetais, cours après cours, par une multitude de sociétés écran, des actions de la "Wilde Industrie", à la Bourse de New York, cours de l’action qui était au plus bas, depuis quelques semaines. Fin novembre, j’étais devenu le propriétaire pour quarante pour cent du capital. Il me restait à acquérir quinze pour cent pour devenir l’actionnaire majoritaire.
La démission de Wilde força le destin : durant le conseil d'administration extraordinaire, où il annonça sa démission, je demandais aux autres membres du conseil de former un directoire, dont j'assumerai la direction, au titre de l'actionnaire majoritaire, afin de diriger "Wilde Industrie", le temps de préparer de nouvelles élections pour former le conseil de direction. Je fus élu Président Exécutif de la "Wilde Industrie" par vingt-trois voix contre six. John Wilde détourna la tête au moment où je fus applaudi par les membres du conseil, puis il sortit de la salle du conseil, sans me féliciter, ni me saluer. Je le fixai droit dans les yeux, le sourire aux lèvres, je regardais l'homme sortir de la salle du conseil, d’un pas lent, presque un fantôme. J’étais animé d’un profond désir de rire, mais j’étouffais mon rire dans mon fort intérieur. J’avais tué Wilde, du moins, professionnellement parlant.
Il n’était pas encore mort physiquement. Mais cela ne tarderait pas. John Wilde se donna la mort le vingt-cinq décembre suivant : sa voiture se renversa sur un pont, on n'a jamais retrouvé son corps. La police avait révélé pourtant les traces de la présence d'un corps physique humain. La campagne de la presse américaine l'avait atteint dans son honneur. La pression du pouvoir politique l’avait poussé à perdre la vie. Il laissa un testament de trente pages, avec une seule conclusion : "Ne jamais se dire que les jeux sont faits, se battre tous les jours pour continuer à vivre". Il avait seulement oublié la deuxième partie de sa péroraison...
*
Je passais le trente et un décembre avec Victoria Amar, en tête-à-tête. Ce soir-là, la nuit était claire : la Lune, si brillante que jamais, éclairait nos deux corps, l’un contre l’autre. Les yeux rivés sur cet astre, qui éclairaient nos deux êtres. Dans le froid de ce mois de décembre, la chaleur des lumières de la Lune nous réchauffait. En fixant des yeux le satellite de la Terre, je réalisais que, maintenant, il me fallait passer à l’étape supérieure du rêve de ma vie : aller dans l'espace, sur la Lune. Et, dans les yeux de Victoria, je vis la fusée «Victoria II», prête à être lancé le neuf janvier prochain depuis la base de «Névé Shalom». Un autre défi que j’avais lancé, qui unissait notre couple à tout jamais, dans cette nuit froide, prenait forme dans le fond des yeux de ma belle, une forme droite au milieu, pointue sur la fin, comme une fusée qui partait à la conquête de la Lune.….
Mais c’était déjà une autre histoire….
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